Sécurité humaine :
un concept pour penser le XXIème siècle ?
Frédéric
Ramel, CLESID
Novembre 2000
Dans l'après-guerre froide, les discours concernant la sécurité semblent
subir une transformation de fond. Depuis les travaux novateurs de Barry
Buzan au début des années 80, les spécialistes académiques tendent à
élargir la sécurité à des dimensions non-militaires, allant de l'immigration
à l'économie en passant par la protection de l'environnement. Certaines
institutions internationales et un grand nombre d'États emboîtent le
pas et diffusent des discours visant une approche moins étriquée de
la défense, jusqu'à présent cantonnée dans le militaire. La valeur centrale
devient de plus en plus l'individu lui-même, au-delà de son appartenance
à un État en particulier. On parle alors de sécurité humaine. Boutros
Boutros Ghali et Kofi Annan ont largement participé à l'extension de
ce concept en insistant sur le rôle fondamental de l'ONU dans la protection
de la dignité humaine. Lutter pour l'intégrité de la personne constitue
le but le plus légitime de nos jours. Cette perception de la sécurité
semble prendre le contre pied de l'approche classique focalisé sur la
sécurité de l'État en termes de capacité militaire et de sauvegarde
territoriale. Dorénavant, ce qui prime, c'est mettre les individus à
l'abri de la peur et des vulnérabilités dont ils peuvent faire l'objet,
tant du point de vue économique, que social ou culturel. Ainsi, l'entrée
dans le XXIème siècle rimerait avec nouveau discours sécuritaire. Le
monde de souverainetés s'effilochant, un monde fondé sur la reconnaissance
croissante de l'individu s'ancrerait de manière significative à la fois
dans les paroles et les actions des politiques.
Un État en particulier s'est fait le chantre
de cette nouvelle forme de sécurité : le Canada, lequel a impliqué également
la Norvège dans son combat. Le ministre canadien des affaires étrangères,
Llyod Axworthy souhaite modifier la vision des relations internationales,
une vision au service des gens du monde et en phase avec eux. Il s'agit
de défendre les individus face à une mondialisation porteuse de nouveaux
risques. " Beaucoup d'entre eux transcendent les frontières, tandis
que les conflits les plus violents se livrent maintenant à l'intérieur
des États. Dans les deux cas, les simples citoyens en ressentent directement
les effets ". Dans cette perspective, les mesures peuvent concerner
le sida, la protection des enfants touchés par la guerre, les questions
environnementales. Cette ligne de politique étrangère est défendue dans
les différents organismes internationaux, notamment l'OMC, et surtout
le G8 qui, lors de la réunion de Cologne en 1999, inscrit la sécurité
humaine comme l'une des priorités pour les années à venir.
Lutter pour la sécurité humaine comprend
deux séries d'actions complémentaires:
Permettre une intervention de la communauté internationale plus
rapide et plus efficace en cas de crise. De ce point de vue, le dossier
Kosovo est considéré par le gouvernement canadien comme une véritable
expérimentation ouvrant la voie à d'autres interventions.
Renforcer l'action du secteur privé, lequel doit également assumer
ses responsabilités. Les nombreuses entreprises qui ont adhéré au Pacte
mondial du secrétaire général reconnaissent qu'il n'est plus acceptable
de réaliser des bénéfices au détriment d'enfants exploités et victimes
d'agression, et provenant du trafic d'armes, du trafic de drogues ou
des diamants de la guerre.
En septembre 2000, le sommet du millénaire
s'est largement inscrit dans le prolongement de cette option en faveur
de la sécurité humaine. Le Canada a réitéré son désir de voir émerger
un monde au sein duquel les relations internationales ne soient régies
que par une seule priorité : celle des personnes. Suite au sommet, le
14 septembre 2000, Llyod Axworthy lance la commission internationale
de l'intervention et de la souveraineté des États, avec deux co-présidents
d'envergure internationale M. Gareth Evans, ancien ministre des Affaires
étrangères d'Australie et président actuel de l'International Crisis
Group, et M. Mohamed Sahnoun, conseiller spécial du secrétaire général
des Nations Unies pour les questions relatives à la Corne de l'Afrique.
Cette commission a pour principal objectif de relever le défi de la
souveraineté des États et de la responsabilité internationale par rapport
aux exactions commises au sein même des États. Ainsi, il faut assurer
" que l'indifférence et l'inaction dont la communauté internationale
a fait preuve au Rwanda et à Srebrenica ne soient plus une option valable
".
Mais de nombreuses questions demeurent
:
- La sécurité humaine n'est-elle pas une ressource politique employée
par des puissances moyennes en manque de légitimité ?
- La sécurité humaine n'est-elle pas à double-tranchant, favorisant
des interventions armées dans n'importe quelle région du monde au
sein de laquelle les intérêts des plus puissants sont en jeu ?
- La sécurité humaine est-elle vraiment une nouvelle valeur permettant
l'émergence d'un régime de sécurité inédit fondé sur une véritable
coopération multilatérale entre les institutions internationales ?
- La sécurité humaine est-elle finalement conciliable avec l'exercice
de la souveraineté des États, et, sur le plan juridique, avec le principe
de non-ingérence ?
Llyod Axworthy, "Canada and Human Security : the Need for Leadership",
International Journal, Vol. LII(2), Spring 1997, pp. 183-196.
Llyod Axworthy, "La sécurité humaine : la sécurité des individus
dans un monde de mutation", avril 1999, Ministère des affaires étrangères
et du commerce international.
Adresse URL : http://www.dfait-maeci.gc.ca/foregnp/HumanSecurity/secur-f.htm.
Myriam Gervais, Stéphane Roussel, "De la sécurité de
l'État à celle de l'individu : l'évolution du concept de sécurité au Canada
(1990-1996)", Études internationales, Vol. XXIX(1), mars 1998,
pp. 25-51.
PNUD, "Rapport mondial sur le développement humain 1994",
Paris, Economica, 1994.
Sur la commission internationale de l'intervention et de la souveraineté
des États, voir le site http://www.ciise.gc.ca
Un site de réflexion sur la sécurité humaine : Chaire Téléglobe Raoul
Dandurand en Études stratégiques et diplomatiques (Université du Québec
à Montréal)
Adresse URL : http://www.unites.uqam.ca/dandurand/
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